les écrits de l’Amiral AUPHAN et de Jacques MORDAL (1958)

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Europe les écrits de l’Amiral AUPHAN et de Jacques MORDAL (1958)

Message par avz94 le Dim 21 Fév - 19:31

Bonjour,

Je vous rapporte ici les écrits de l’Amiral AUPHAN et de Jacques MORDAL (en date de 1958) sur le drame de MERS-EL-KEBIR en espérant que vous puissiez y trouver des éléments complémentaires à vos nombreuses connaissances sur le sujet. Voici ce que l’on peut lire :

Malgré la neutralisation de la Marine et des bases françaises, la Royal Navy était de taille, à elle seule, à tenir tête aux flottes allemande et italienne réunies. Le seul risque pour elle était qu’une partie de nos navires modernes fût un jour saisie par les puissances de l’axe. Quelles que fussent les promesses faites à cet égard par les chefs de la marine française ou les mesures prises par eux pour les tenir, n’y eût-il qu’une chance sur mille de voir tomber notre flotte aux mains de l’ennemi, le gouvernement britannique ne se reconnut pas le droit de la courir. Pour lui, la fin justifiait tous les moyens. Churchill avait besoin d’un coup d’éclat pour redresser l’opinion désorientée par la mise knock-out de notre pays. Cordell Hull a certainement donné une des clés de la décision britannique quand il a écrit dans ses mémoires après en avoir parlé plus tard avec le premier ministre britannique :

- Puisque tant de gens dans le monde croyaient la Grande-Bretagne sur le point de se rendre, il voulait, par cette action, montrer qu’elle entendait encore se battre (CORDELL HULL : Mémoires, tome I, page 799).

L’idée de précautions à prendre contre la flotte française remonte peut-être au jour où M. Paul Reynaud, au moment de l’évacuation de Dunkerque, a prononcé, devant le général Spears, comme conséquence logique des choses, le mot d’armistice. On en trouve la première trace concrète le 17 juin lorsque l’amiral de la Flotte Sir Dudley Pound rend compte au chef du gouvernement que, conformément à ses instructions, il rassemble à Gibraltar une FORCE H (croiseur de bataille HOOD, porte-avions ARK ROYAL) pour « surveiller » les mouvements de la flotte française. L’amiral Somerville en recevra le commandement le 27 juin. Dans la pensée de l’amiral Pound, cette force navale relaiera également sur l’échiquier stratégique l’escadre française de Mers-el-Kébir qui a été seule jusque-là à opérer dans la région de Gibraltar : c’est en tout cas ce qu’il dira le 18 juin à Bordeaux à l’amiral Darlan quand il examinera avec lui, du seul point de vue professionnel, les dispositions techniques à prendre pour remédier à la neutralité prochaine des forces françaises.Simultanément, des mesures sont prises pour retenir les bâtiments présents dans les ports du Royaume-Uni ou dans les bases anglaises au-delà des mers. Nous connaissons déjà la situation à Alexandrie. En Angleterre, les amiraux commandants en chef à Portsmouth et à Plymouth reçoivent leurs consignes le 27 juin. Tout est combiné pour endormir la méfiance des commandants français en Angleterre, tandis que les démarches se succèdent auprès des autorités maritimes françaises en Afrique et dans les ports d’outre-mer pour les attirer en dissidence. A Bizerte, l’Amiral Sud, à Casablanca l’Amiral Afrique et le commandant de la marine au Maroc… sont sollicités de désobéir par les amiraux anglais. Le 24 juin, l’amiral Sir Dudley North a pris passage sur un torpilleur pour se rendre à Oran afin de rencontrer l’amiral Gensoul commandant l’escadre de l’Atlantique amarrée dans le port de Mers-el-Kebir. Partout les représentants de la marine britannique ont développé le même thème, partout il leur a été répondu que les marins français suivraient les ordres de leur gouvernement, mais que ces ordres prévoyaient qu’en aucun cas la flotte ne tomberait aux mains de l’ennemi. Les officiers de liaison détachés dans nos forces navales sont rentrés à Londres convaincus de notre sincérité et de notre ferme propos. Ils l’ont dit. Mais ils n’ont évidemment pas pu apporter la garantie formelle que ce ferme propos serait efficace.

Nous savons aujourd’hui de façon certaine que la marine britannique n’a pas accepté de gaieté de cœur les ordres de son gouvernement. Les mémoires de l’amiral de la Flotte Sir Andrew Brown Cunningham se passent de commentaires à ce sujet. Le point de vue de l’amiral North et de l’amiral Somerville a été exposé sans fard à la Chambre des lords en 1954 en des termes qui méritent d’être cités.

- L’amiral North avait rendu visite à Oran à l’amiral français, dont il avait reçu l’assurance que les bâtiments français ne seraient pas livrés à l’Allemagne ou à l’Italie. Il n’était pas seul à être consterné par cette décision d’attaquer les bateaux français à Oran. L’amiral Somerville avait reçu l’ordre d’exécuter cette attaque. Il en était horrifié, comme tous les officiers en cause. Il était prêt à protester, mais avant qu’il eût pu le faire, il fut informé qu’il s’agissait d’une décision irrévocable du cabinet de guerre (Lord Winster à la Chambre des lords. Cité par The Times, jeudi 27 juillet 1954).

Un seul son de cloche discordant, celui de l’amiral Sir William James qui s’étend complaisamment dans ses souvenirs sur les ruses de Sioux employées pour s’emparer sans coup férir des bateaux français de Portsmouth (The Portsmouth letters).

Dès l’instant qu’il ne s’agissait que de surprendre la confiance d’équipages convaincus d’être en sureté dans un port ou une rade amis, seul problème qui se posait était celui du secret. Il fut parfaitement gardé, et les autorités navales anglaises purent facilement donner le change.

Remarquons d’ailleurs qu’à tenter une opération de ce genre, mieux valait, tout compte fait, accepter aussi la vilenie de certains procédés pour éviter une effusion de sang.

….

je passe sur les événements de Portsmouth et Plymouth qu’ils décrivent pour revenir à notre sujet qui est Mers-el Kebir

…..

Les bateaux réfugiés en Angleterre représentaient, en tonnage, à peine le dixième de la flotte française, et beaucoup moins encore en valeur militaire. L’essentiel se trouvait dans les ports africains et principalement à Mers-el-Kebir. Là les Français sont chez eux. Impossible donc de s’introduire subrepticement à la faveur de l’obscurité. Il ne peux s’agir que d’une opération de guerre, et la poudre devra parler si les Français ne se laissent pas convaincre.

Tout sera mis en œuvre pour s’assurer une supériorité matérielle indiscutable. L’amiral Somerville à qui l’opération a été confiée dispose d’une force considérable : le croiseur de bataille Hood, les cuirassés Résolution et Valiant, deux croiseurs, onze destroyers et le porte-avions Ark Royal. Il a le choix de l’heure et de la présentation de ses navires, qu’un promontoire dissimulera pendant toute l’action aux navires français surpris au mouillage, et sur lesquels il tirera en tir indirect pour ne pas s’exposer inutilement. Deux sous-marins sont en surveillance au large d’Oran et d’Alger et depuis quelques jours, chaque matin, un avion vient de Gibraltar, surveiller les bateaux au mouillage.

Le décor de cette tragédie se situe dans la baie de Mers-el-Kebir qui s’ouvre à quelques kilomètres à l’ouest d’Oran au pied des pentes du Djebel Murdjadjo.

La marine française avait, dès avant la guerre, entrepris un travail titanesque pour créer dans cette baie un port en eau profonde capable d’abriter ses escadres. La digue dont l’implantation repose par 30 à 40 mètres de fond, est faite de blocs de pierre extraits du Murdjadjo. Elle n’est pas encore terminée. En 1940, elle atteignait déjà cependant 1200 à 1500 mètres de longueur. Le 3 juillet 1940, l’escadre de l’amiral Gensoul y était réunie : cuirassés Dunkerque, Strasbourg, Provence, Bretagne ; contre-torpilleurs Volta, Mogador, Tigre, Lynx, Kersaint, Terrible, plus le transport d’hydravions Commandant-Teste. Les grands bâtiments étaient embossés l’arrière à la jetée, le cap vers la terre, disposition classique mais particulièrement défavorable pour la mise en œuvre rapide de l’artillerie du Dunkerque, tout entière placée à l’avant.

Le port d’Oran était plein des bâtiments repliés de Toulon, torpilleurs, patrouilleurs, dragueurs, avisos, bâtiments en achèvement, etc. A Alger, six croiseurs de 7 800 tonnes.

Confiante dans le résultat de ses négociations avec la commission allemande d’armistice, l’Amirauté française a donné l’ordre de commencer sur place la démobilisation de ces bâtiments. Nul ne songe à les renvoyer à Brest.

En Afrique ils sont hors de portée des Allemands, à moins que la Wehrmacht n’envahisse l’Espagne et chasse les Anglais de Gibraltar, mais ce n’est pas pour demain. En attendant, ils restent sous surveillance constante de la Force H et ne peuvent bouger sans que les Anglais l’apprennent. Y seraient-ils restés pendant toute la période de l’armistice, que, dans ce port français, ils auraient été plus en sécurité que ne le seront à Alexandrie, sous contrôle anglais, les navires de l’amiral Godfroy dont l’Afrika Korps au mois de juillet 1942 s’approcha à moins de 80 kilomètres !

Rien ne justifiait donc cette inexplicable précipitation du gouvernement de Londres sans laquelle tous les grands acteurs de ce drame demeurent convaincus qu’un accord amiable aurait pu intervenir épargnant de nombreuses vies humaines.

On a vu que, le 24 juin, l’amiral Sir Dudley North avait rendu visite à l’amiral Gensoul. Dans le même moment le commandant de la Marine à Casablanca recevait celle du capitaine de vaisseau Holland. Rien dans les propos des marins anglais ne laissait transpirer quoi que ce fût.

Or voici que le 3 juillet, à 7 heures G.M.T (8h00, heure de service à Oran ou H.S.O) du matin, le destroyer Foxhound mouille devant les passes. Il transporte le capitaine de vaisseau Holland commandant le porte-avions Ark Royal et qu’on a chargé d’une mission importante. Ancien attaché naval britannique à Paris, Holland comptait de très solides amitiès dans la marine française. En toute autre circonstance, l’amiral Gensoul l’aurait accueilli avec la plus vive sympathie. Mais l’imposante escorte de navires de ligne, croiseurs et torpilleurs que la veille signalait au large ne pouvait manquer de donner l’impression qu’on venait apporter à l’escadre française un véritable ultimatum (l’amiral Somerville l’avait bien pressenti. Il regrettera vivement de n’avoir pu envoyer son parlementaire seul. Mais en ce cas l’escadre française aurait eu le temps d’appareiller si les négociations échouaient, ce qui transformait radicalement les conditions du combat.). L’amiral Gensoul n’était pas disposé à discuter sous la menace. Il refusa de recevoir Holland, mais lui envoya son aide de camp, le lieutenant de vaisseau Dufay.

Ce dernier était un ami personnel du commandant Holland. Il parlait parfaitement l’anglais. Ce choix permit d’éviter une rupture immédiate, et la négociation, après diverses péripéties, se prolongea fort avant dans la journée. Les propositions apportées comportaient cinq éventualités : ou bien les Français accepteraient de suivre les Anglais pour continuer la guerre avec eux, ou bien ils conduiraient leurs navires dans un port britannique, ou bien ils appareilleraient pour les Antilles ou pour un port des Etats-Unis, ou bien ils se saborderaient, ou alors ce serait le combat.

Des deux premières hypothèses, il ne pouvait être question. Il n’appartenait pas à l’amiral Gensoul de rompre l’armistice en exécutant un geste formellement contraire aux clauses d’une convention qui – bonne ou mauvaise, ce n’était pas aux marins d’en décider – venait d’être signée par le gouvernement français. Il n’accepterait pas plus de se couler lui-même et ne prendrait en aucun cas la responsabilité d’ouvrir le feu le premier.

La troisième hypothèse, celle d’un appareillage pour les Antilles ou les Etats-Unis, ne fut pas davantage retenue par Gensoul qui n’en parla même pas dans le télégramme à l’Amirauté française où il rendait compte de l’ultimatum anglais. On devait plus tard lui en faire grief sous prétexte que l’Amirauté française avait elle-même envisagé un tel départ comme une parade à une tentative de mainmise sur nos bateaux. Mais il s’agissait, dans ce fameux télégramme du 24 juin, d’une tentative allemande (du genre de celle dont nos bateaux étaient victimes le même jour en Angleterre) et non d’une tentative anglaise, à laquelle il aurait été stupide de se dérober, comme Gribouille, en faisant route vers un océan Atlantique qui restait sous contrôle britannique. De toute manière un internement en Amérique était contraire à l’armistice qui prévoyait le stationnement dans un port français et ne pouvait être accepté sans en référer aux Allemands. Il aurait fallu, pour négocier, disposer d’un délai que les Anglais n’accordaient pas. De plus, dans l’atmosphère tendue qui avait abouti le matin même à l’ultimatum de Wiesbaden à propos des navires retenus en Angleterre, il est certain que la commission d’armistice allemande n’aurait rien voulu entendre.

Après avoir pris les ordres de son chef, le lieutenant de vaisseau Dufay remet à Holland, à 9 heures G.M.T (10h00 H.S.O), un message précisant que :

- 1° Les assurances données à l’amiral Sir Dudley North demeurent entières. En aucun cas – et Dufay précise en anglais Anytime, anywhere, anyway and without further orders from French Admiralty – les bâtiments français ne tomberont intacts entre les mains des Allemands ou des Italiens ;

- 2° Etant donné le fond et la forme du véritable ultimatum qui a été remis à l’amiral Gensoul, les bâtiments français se défendront par la force.

A 10 heures G.M.T (11h00 H.S.O) le chef d’état-major de l’escadre de l’Atlantique vient à son tour confirmer au commandant Holland le point de vue de l’amiral Gensoul déjà exposé par Dufay, et attirer l’attention de l’amiral Somerville sur le fait que « le premier coup de canon tiré contre nous aurait pour résultat pratique de mettre toute la Flotte française contre la Grande-Bretagne, résultat qui serait diamétralement opposé à celui que recherche le gouvernement britannique.

A 10 heures 50 G.M.T (11h50 H.S.O.), le Foxhound signalait que conformément à ses ordres, l’amiral Somerville ne permettrait pas à l’escadre française de sortir du port à moins que les termes de l’ultimatum ne soient acceptés. Et de fait, à 12 heures 30 G.M.T. (13h30 H.S.O), les hydravions anglais mouillaient 4 ou 5 mines magnétiques dans la passe de Mers-el-Kebir. L’ultimatum anglais expirait à 14 heures G.M.T. (15h00 H.S.O), le Foxhound le confirma par un signal de 13 heures 10 G.M.T. (14h10 H.S.O) qui disait : « Si vous acceptez les propositions, hissez au grand mât un pavillon carrée, sinon je vais ouvrir le feu à 14 heures 00 - G.M.T (15h00 H.S.O) ».

Tout paraissait définitivement perdu. Pourtant l’amiral Gensoul voulut essayer de gagner du temps en prolongeant les pourparlers. Il signala successivement à 13 heures 15 G.M.T (14h15 H.S.O) qu’il attendait la réponse de son gouvernement, puis à 13 heures 30 G.M.T (14h30 H.S.O), qu’il était prêt à recevoir le délégué de l’amiral Somerville pour une discussion honorable.

Manifestement Somerville ne demandait que cela. On intercepta à 13 heures 50 G.M.T (14h50 H.S.O) l’ordre donné aux navires anglais de ne pas ouvrir le feu. A 14 heures 12 G.M.T. (15h12 H.S.O), le Foxhound annonçait l’envoi d’un délégué, et à 15 heures 15 G.M.T. (16H15 H.S.O.) le commandant Holland était introduit sur le Dunkerque.

C’est au cours de cette entrevue que l’amiral Gensoul, étalant sans arrière-pensée ses instructions, montra à Holland le télégramme du 24 juin de l’Amirauté française qu’il ne connaissait pas. Le parlementaire anglais parut ébranlé. Comme Godfroy à la même heure à Alexandrie, Gensoul émit l’idée d’une sorte de gentleman’s agreement dont il se porterait fort personnellement . Il eut l’impression très nette que la partie n’était pas définitivement jouée…

Pour qu’elle se terminât sans catastrophe, il aurait fallu que la discussion pût se prolonger. Tout se ligua pour l’empêcher.
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Europe Re: les écrits de l’Amiral AUPHAN et de Jacques MORDAL (1958)

Message par avz94 le Dim 21 Fév - 19:32

La nouvelle de l’ultimatum britannique avait trouvé l’amirauté française en cours de transfert de Bordeaux à Vichy via Nérac. Deux échelons étaient déjà partis. L’amiral Darlan était provisoirement avec le gouvernement à Clermont-Ferrand où l’on aura de la peine à l’avoir au bout du fil. Seul l’amiral Le Luc était encore à Nérac avec un camion-Radio et un personnel réduit. Son premier réflexe fut d’alerter toutes les forces navales présentes en Méditerranée et notamment la 3° escadre à Toulon (Quatre croiseurs lourds et trois divisions de contre-torpilleurs) et les six croiseurs d’Alger :

- … ordre d’appareiller en tenue de combat et de rallier Oran aux ordres de l’Amiral DUNKERQUE.

Et comme si les Anglais ne s’en doutaient pas, un télégramme en clair donne l’ordre à Gensoul de les en informer.

A Londres, on commence à s’impatienter. Churchill s’est lui-même décrit dans ses Mémoires, au cours de cette fameuse journée, tournant comme un lion en cage dans la salle du conseil, allant de ses collègues aux lords de l’Amirauté, dans une atmosphère d’énervement croissant.

« Réglez l’affaire rapidement, ou vous aurez à compter avec ces renforts », télégraphie l’Amirauté britannique.

La journée s’avance. Il faut en finir avant la nuit. A 16 heures 15 G.M.T (17h15 H.S.O), au moment où Holland et Gensoul essaient de se raccrocher au dernier espoir d’arrangement amiable, un message de Somerville vient interrompre la discussion :

- si aucune des propositions n’est acceptée avant 17h30 B.S.T ;, je répète 17h30 B.S.T. (16h30 G.M.T), il sera nécessaire de couler vos bateaux.

Cette fois, c’en est fait. La bataille va s’engager, dans des conditions tragiques pour l’escadre que l’amiral Gensoul s’est interdit de faire appareiller pendant la négociation, ce qui aurait immédiatement déclenché le tir anglais, mais cependant moins défavorables qu’elles ne l’étaient à 7 heures du matin. Dix heures se sont écoulées, qui n’ont pas été perdues. Les bâtiments sont sous les feux, les équipages aux postes de manœuvres et de combat. Les batteries du front de mer, désarmées la veille, sont de nouveau en état de tirer. Sur les terrains d’aviations, 42 chasseurs sont prêts à entrer en action. Les bâtiments d’Oran sont parés à appareiller et déjà les dragueurs se présentent dans la passe de Mers-el-Kebir où l’on s’occupe à déblayer les obstructions pour élargir le passage laissé libre par les mines anglaises. Quatre sous-marins ont pris poste en rade extérieure d’Oran. Ils appareilleront au premier coup de canon pour aller s’établir en barrage entre le cap de l’Aiguille et le cap Falcon.

A 16 heures 35 G.M.T (17h35 H.S.O), le commandant Holland quittait le Dunkerque, accompagné par le lieutenant de vaisseau Dufay qui fut de retour à 16 heures 50 G.M.T (17h50 H.S.O). Six minutes plus tard, l’escadre anglaise ouvrait le feu. Il y avait 125 ans que les Français et les Anglais ne s’étaient pas tiré dessus.

Somerville se trouvait alors à 14 000 mètres environ dans le 325 du phare de Mers-el-Kebir, route au 70, vitesse 20 nœuds, cuirassés en ligne de file. La première salve tomba dans le nord et à proximité immédiate de la jetée. Elle provoqua immédiatement l’ordre d’ouverture du feu donné à l’escadre française (16h57), ordre que la Provence semble avoir exécuté la première (1 minute 30 après le départ de la première salve anglaise) en tirant avec ses tourelles de 340 entre les superstructures du bâtiment amiral.

L’amiral Gensoul n’entendait pas se battre au mouillage dans les conditions terriblement inconfortables que nous connaissons. Encore ses bâtiments, très tassés, ne pouvaient-ils sortir tous à la fois. L’appareillage des cuirassés devait se faire dans l’ordre Strasbourg, Dunkerque, Provence, Bretagne, indépendamment de la sortie des contre-torpilleurs .

Le Strasbourg (capitaine de vaisseau Collinet), manoeuvrant avec célérité remarquable, démarra en quelques instants, pour céder la place à une salve de 380 dont les gerbes vinrent s’inscrire dans son sillage et dont un éclat coupa la drisse de son pavillon. A 17 heures 10 G.M.T (18h10 H.S.O) il franchissait à 15 nœuds la passe de Mers_el-Kebir et engageait, à coup de 330, un torpilleur anglais qui se déroba immédiatement dans la fumée.

Les autres cuirassés n’eurent pas le même bonheur. Le dunkerque fut atteint au moment où il venait filer sa dernière chaîne et de larguer ses aussières, un impact de 380, puis un paquet de trois obus de même calibre lui causent des avaries sérieuses et le laissent, quasi paralysé, tir interrompu faute d’énergie électrique, dans l’obligation de se diriger vers le fond de la baie où il mouille à 17 heures 13 G.M.T (18h13 H.S.O) à l’abri de la colline du Santon. Il a tout de même eu le temps de tirer sur le Hood une quarantaine de coups.

La Bretagne fut touchée à la troisième minute du combat avant d’avoir pu décoller. Une immense colonne de flammes s’éleva sur l’arrière du bâtiment qui s’enfonça rapidement. A 17 heures 07 G.M.T (18h07 H.S.O) la Bretagne était en feu de la passerelle à l’arrière. A 17 heures 09 G.M.T (18h09 H.S.O) elle chavirait et coulait, entraînant dans la mort 977 hommes.

La Provence, enfin fut touchées à 17 heures 03 G.M.T (18h03 H.S.O), alors qu’elle était déjà appareillé ; attendant le passage du Dunkerque pour mettre le cap sur la sortie. Une grave voie d’eau et un début d’incendie à l’arrière conduisirent son commandant à l’amener s’échouer doucement à la limite des fonds de 10 mètres. Restait enfin le dernier bâtiment de la ligne d’embossage, le Commandant-Teste qui devait sortir le dernier. Miraculeusement épargné, sa tâche principale fut de repêcher les survivants de la Bretagne.

Quand aux contre-torpilleurs, ils avaient tous réussi à appareiller, et seraient sans doute sortis indemnes de ce guêpier, si le Mogador n’avait dû stopper un instant pour éviter un remorqueur dans la passe. Quelques secondes plus tard un obus de 380 l’atteignait à l’arrière et faisait exploser les 16 grenades de son grenadeur. Ouvert jusqu’à la cloison des machines qui résista, le Mogador put mouiller par 7 mètres de fond, et les petits bâtiments de servitude d’Oran se précipitèrent à son secours pour aider à maîtriser ses incendies qui furent éteints dans la soirée.

Le tir de l’escadre anglaise avait été très dense, très précis et très bref. A 17 heures 12 G.M.T (18h12 H.S.O), Somerville fit cesser le feu et se masqua dans la fumée. Gensoul, à ce moment, n’avait plus autour de lui que des bâtiments paralysés (Dunkerque, Provence, Mogador) ou inaptes au combat (Commandant-Teste). Le champ de bataille se transportait au large, où l’escadre anglaise allait essayer, sans succès, d’intercepter le Strasbourg et les contre-torpilleurs renforcés par les torpilleurs d’Oran. La poursuite ne se prolongea guère. A 19h25 G.M.T (20h25 H.S.O) les cuirassés anglais abandonnaient la partie pour remettre le cap sur Gibraltar. Les avions de l’Ark Royal se présentèrent à trois reprises et ne mirent pas un coup au but. La Poursuivante qui, sortie du port d’Oran, avait pu s’accrocher au Strasbourg, donna l’alerte in extremis et permis au commandant Collinet d’éviter l’impact d’un coup de barre.

Comme il était à prévoir, les sous-marins français n’avaient rien pu faire. Ils tentèrent de gagner les postes désignés, se firent grenader par les tortilleurs et par les avions anglais et n’arrivèrent pas à portée de lancement des grands bâtiments. L’aviation maritime fit ce qu’elle put, pas grand chose, faute de moyens (bombes de 75 kg et pas de viseurs). Les chasseurs de l’armée de l’air étaient manifestement très partagés. Certains attaquèrent hardiment les ponts et les passerelles des Anglais avec leurs armes de bord. D’autres obtinrent des victoires en combat aérien. Mais il se trouva plusieurs pilotes qui, arrivés à portée de combat, ne purent se résoudre à attaquer leurs camarades de la veille.

Enfin les batteries de côte portaient indiscutablement une partie du mérite de l’heureuse échappée du Strasbourg et des contre-torpilleurs, car elles contribuèrent à maintenir le gros anglais dans l’ouest de la baie d’Oran.

Le 4 juillet à 20 heures 10, le Strasbourg rentrait intact à Toulon avec le volta, le Tigre et le Terrible, salué par les ovations de tous les bâtiments sur rade. Il devait y être rejoint par les six croiseurs d’Alger. Les torpilleurs et les avions d’Oran se replièrent à Alger, et c’est au cours de ce déplacement que l’aviso colonial Rigault-de-Genouilly, qui, la veille, avait eu la chance de se dégager heureusement d’une rencontre avec deux croiseurs, fut torpillé et coulé le 4 à 14h15 en vue du port, par un sous-marin britannique. Les anglais avaient placé en surveillance les sous-marins Pandora et Proteus respectivement au nord d’Alger et d’Oran. Ils n’intervinrent pas au cours de la bataille mais reçurent l’ordre à 21h50, le 3 juillet, d’attaquer tout navire de guerre français en vue. Le 4 juillet dans l’après-midi, le Proteus aperçut le Commandant-Teste, mais celui-ci fit changement de route avant que le sous-marin anglais ait pu gagner une position de lancement. Le Pandora eut plus de succès sur le Rigault-de-Genouilly.

Au cours de la nuit du 5 au 6, l’amiral Phillips qui occupé aux côtés du First Sea Lord les fonctions de Vice-Chief of naval staff fit réveiller à Londres l’amiral Odend’Hal pour lui exprimer ses regrets de ce torpillage qui était dû, dit-il, à une erreur de la seule Royal Navy, alors que l’attaque de Mers-el-Kebir avait été décidée par le gouvernement auquel la Royal Navy n’avait fait qu’obéir.

L’obéissance au pouvoir civil est en effet de règle dans toute les marines. Cette règle était respectable en France comme en Angleterre.

L’ordre d’attaque donné aux sous-marins anglais avait été rapporté par un télégramme de 23h16 le 5 juillet de l’amiral North, flag officer commanding north atlantic.

Sur le plan militaire pur, la force H n’avait atteint qu’une partie de ses objectifs : un cuirassé coulé, un autre sérieusement endommagé et les avaries du Dunkerque à ce moment encore aisément réparables. Mais le premier résultat de cette affaire faillit bien être celui annoncé par l’amiral Gensoul et redouté par les amiraux anglais eux-mêmes : le retournement instantané de toute la marine française, jusque-là « pro-anglaise à 100 pour 100 ». Car Darlan, considérant comme une insulte personnelle qu’on ait mis sa parole en doute, était indigné par la duplicité de ce nouveau « Copenhague ». Le sang des marins appelait vengeance. Dans un premier réflexe, il donna l’ordre le 3 juillet à 20 heures d’attaquer tous les navires anglais rencontrés, et, le 4, il obtint de la commission d’armistice allemande l’annulation de toutes les prescriptions relatives au désarmement des navires. Mais le 5 il remplaça l’ordre du 3 par l’avis, plus sage, largement diffusé ensuite, que tout navire britannique s’approchant à moins de vingt milles nautiques du littoral français s’exposait à être attaqué.

Le 6 les Anglais revinrent. Peut être avaient-ils été alertés par un communiqué de presse maladroit de l’Amiral Sud qui avait annoncé partout que les avaries du Dunkerque étaient minimes et seraient vite réparées. A l’aube, les avions torpilleurs de l’Ark Royal se présentèrent sur la rade de Mers-el-Kebir en trois vagues presque simultanées que la D.C.A. parvint en partie à disloquer. Plusieurs petite bâtiments étaient accostés au Dunkerque qu’on n’avait pas encore eu le temps d’entourer de filets. L’un d’eux encaissa la torpille qui était destinée au cuirassé ; les grenades sous-marines dont il était chargé explosèrent ; une large brèche s’ouvrit au flanc du navire ; 150 hommes furent tués. On venait à peine de fermer, la veille les tombes des premières victimes. Il fallut en creuser de nouvelles, et la liste des morts, y compris des disparus de la Bretagne, s’éleva à 1 297.

Même certain de l’appui du président des Etats-Unis, un renversement des alliances alors que l’Amérique était loin d’être prête pouvait avoir des conséquences redoutables, Churchill le comprit en déclarant dès le lendemain de Mers-el-Kebir qu’il considérait la question comme close et en donnant le 12 juillet l’ordre de ne plus interférer avec les mouvements des navires de guerre français à moins qu’ils ne se dirigent vers un port de zone occupée.

Cordialement
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Message par avz94 le Dim 21 Fév - 19:51

Bonjour

et voici quelques photos :




Le contre-portilleur MOGADOR est atteint. La BRETAGNE brûle. Le contre-torpilleur VOLTA se présente dans la passe; au loin sur la mer un rideau de fumée protège la flotte anglaise.



Le STRASBOURG, qui vient d'appareiller, ouvre le feu.




La sortie des contre-torpilleurs qui, pour protéger le STRASBOURG, courent sus à l'ennemi.

(ensemble des photos sont de l'Amirauté Française).

Cordialement
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