TEMOIGNAGE DE JEAN-PIERRE L... (brigadier de tir du 242°)

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Europe TEMOIGNAGE DE JEAN-PIERRE L... (brigadier de tir du 242°)

Message par avz94 le Mar 18 Déc - 1:11

TEMOIGNAGE DE JEAN-PIERRE L... (brigadier de tir de la 15° Batterie du 242° R.A.L.D)

Le groupe lourd part le 13 mai (lundi de Pentecôte) dans l'après-midi. Le 14 à 4 heures, il est au nord de GRAND-PRE au MORTHOMME.
Vers 9 heures partent les reconnaissances pour équiper les positions des batteries dans les bois situés au nord d'ARTAISE-LE-VIVIER, bien au delà de notre infanterie.

La montée vers le nord est très compliquée, car nous croisons des réfugiés et militaires en débandade (même des artilleurs avec les chevaux et les avants train, mais pas les canons). Au village de SY, nous rencontrons les premiers éléments avancés du 67° R.I. Alors que nous devons prendre position à 7 kilomètres au nord de SY, nous sommes interceptés peu de temps après par notre Commandant, car la situation du front est des plus floue et nous repartons en sens inverse. Nous avons déjà subi les mitraillages et le bombardement de l'aviation ennemie.
Ce n'est qu'au soir du 14 mai que nous prenons position dans le village de SY. L'artillerie est opérationnelle à l'aube du 15 et les premiers tirs sont exécutés vers 6 heures.

Notre position d'artillerie, équipée de pièces de 105 mm, est la batterie la plus à l'est, en bordure de la route d'OCHES, les canons dans une haie de ronces. Assez à découvert, elle est vite repérée par le "Mouchard", très tôt dans la matinée du 15 mai lors d'un tir d'arrêt demandé par notre infanterie, ce qui nous vaut une demi-heure plus tard de subir un ballet de Stukas.
A chaque piqué nous subissons le bruit impressionnant des sirènes. C'est notre "Baptême du feu", très abrutissant, heureusement nous sommes encadrés mais sans casse !
Ne changeant pas de position, nous sommes une belle cible pour l'artillerie allemande qui possède nos coordonnées. De ce fait, les contre-batteries sont fréquentes et le 23 mai nous avons droit à un déluge d'obus.

Le jeudi 23 mai, me trouvant au poste de commandemant, je sais que les troupes allemandes doivent attaquer. Nous ouvrons le feu 10 à 15 minutes avant notre adversaire. Du P.C. je me souviens avoir vu les pièces continuer à exécuter les tirs demandés sous la pluie d'obus que l'artillerie allemande nous destinait.
Vers 8 heures, le Colonel du 242° R.A.L.D. donne l'ordre aux commandants des groupes de 105 et 155 de tirer et de faire sauter les pièces. Ces derniers après accord, refusent ce commandement.
En fin de matinée, nous recevons l'ordre de quitter notre position de barrerie. A 11 heures les tracteurs arrivent pour accrocher les canons, mais le Laffly de commandement, n'est pas au rendez-vous. Notre P.C. est implanté à la côte 188 dans l'herbage légèrement en contre-bas au sud de la route d'OCHES. Malgré la chaleur torride, j'avais ma capote, le goniomètre, les jumelles, mon étui à révolver (sans arme) qui sert à mettre crayons, punaises, gomme et cigarettes.
En compagnie du Lieutenant OBERLIN, nous montons à travers la prairie, où se trouvent des cadavres de chevaux et de vaches. L'odeur de tous ces animaux en putréfaction est devenue insupportable.
Nous rejoignons le chemin de terre, partant du sud-est de SY, et arrivons au bois de SY à l'est de la côte 238. Nous longeons celui-ci, lorsque le Laffly nous rejoint. Je me débarrasse de ma capote et du goniomètre dans le véhicule. Je continue la marche, me trouvant plus en sécurité, malgré le vacarne de tous les obus fusants qui éclatent.
L'aviation allemande est aussi de la partie. Derrière moi, à peu près à 50 mètres de la corne du bois où le chemin descend vers le fond du vallon du bois de SY, j'entends arriver un avion qui longe le bois et mitraille. Je me jette à plat ventre dans le sillon du labour de la parcelle de terre cultivée en bordure du bois de SY, (on nous avait appris que, lors d'un mitraillage par avion, une balle touchait le sol tous les 35 mètres). Celui-ci volant assez bas laisse tomber une bombe à la corne du bois. Je lève la tête pour regarder devant moi, il n'y a plus une feuille aux arbres dans un rayon de 15 mètres. Voyant un soldat debout, la tête soutenue par la fourche d'un arbuste, je me précipite pour lui porter secours, mais hélas il est trop tard. Projeté dans l'arbre par la déflagration, il a dans le dos un trou de 20 cm. Je ne peux plus rien pour lui.
Par ce chemin dont l'entrée est marquée par la bombe comme une borne, je rejoins le Laffly et nous descendons vers la partie sud du bois de SY jusqu'au ruisseau l'ECOGNE à la côte 195. Celui-ci est canalisé avec des briques rouges à cet endroit. Le bruit du bombardement est infernal dans ce vallon, j'ai les pieds dans le ruisseau avec de l'eau à mi-jambe.
Dans un moment d'accalmie, nous reçevons l'ordre de réintégrer la position de batterie où nous sommes arrivés vers 14 heures.
Nous ignorons exactement les positions de notre infanterie. Nous reprenons le tir. Le commandement que j'ai adressé aux 3 pièces est resté dans ma mémoire :"Hausse minima...Fauchez à droite, à gauche, à volonté, Feu !" (je regrette de ne pas me souvenir des chiffres de la hausse, ni de la cadence).
Les chefs de pièce, s'interrogent sur ce commandement. Mais nous n'avons plus aucun élément sur la situation de notre infanterie et des pointes des percées allemandes. Nous arrosons le terrain tous azimuts. Aux pièces c'est la folie des volants de hausse et de direction, les tubes rougissent. A coté de la 2° pièce, il y a une toute petite source et il y a la queue pour récupérer un peu d'eau dans les seaux en toile et la jeter sur les tubes.
C'est ainsi que nous bloquons l'attaque allemande avec nos 3 pièces de 105, la 4ème est H.S., un obus l'ayant percutée sur la bouche à feu. Vers 16 heures, nous entendons appeler "Au secours" à la 4ème pièce, un canonnier est blessé, cette pièce est à 20 mètres du P.C. Le premier brancardier va prodiguer les soins, les obus tombent toujours. Le brancardier n'est pas revenu au P.C. qu'un nouveau "Au secours" retentit, vingt minutes plus tard à la 2ème pièce, où six hommes sont enterrés!
Le Lieutenant OBERLIN dit au second brancardier : " DONSKOY, c'est à votre tour, il faut y aller". Depuis notre arrivée à SY, il vit avec la peur... L'ordonnance BADOUREAUX part vers la 2ème pièce suivi de DONSKOY avec son brancard et je suis mes deux camarades. Je n'ai pas parcouru 20 mètres que j'entends l'arrivée d'un 77 qui percute à mes côtés. Le réflexe au plat ventre m'a sûrement sauvé, car à 5 mètres de moi, DONSKOY est à terre blessé, le haut de la cuisse droite déchiqueté, le bas ventre ouvert, on voit ses intestins. Avec BADOUREAUX, nous le mettons sur le brancard et direction le poste de secours à 400 mètres. Parcours inimaginable sous les obus, c'est peut-être la trentième fois que nous avons laissé le brancard pour parvenir au poste de secours, DONSKOY décédera peu de temps après. Au retour, le déluge d'obus s'est arrêté et nous rencontrons le commandant LUNEL, venu en père de famille voir les dégâts à notre batterie. Il nous dit : "Regagnez le P.C. en rampant, car le caisson qui se trouve près du PC saute". Cest un véritable feu d'artifice qui dure un bon moment.
Nos obus tombent tous azimuts et vers 17 heures la bataille se calme. Mais à quel prix pour nos fantassins. Avec nos trois pièces nous avons expédié 1 500 obus de 105, soit 24 tonnes. Certainement que ce tir exceptionnel a permis de bloquer les pointes avancées de l'adversaire.
Lors d'une accalmie dans l'après midi, en allant un peu au delà de notre position de batterie, en direction d'OCHES où la route s'élève sur un peu plus de 2 km, presque à notre hauteur, je distingue à l'oeil nu deux chars face à face faisant feu l'un contre l'autre. En regardant les cartes d'état-major et la topographie du nivellement, ceux-ci doivent se trouver sur le chemin des crêtes entre les GRANDES-ARMOISES et la BERLIERE. Ce qui prouve qu'il y a bien des éléments avancés allemands aux TERRES NOIRES, soit à 1 200 mètres de la pièce directrice de notre position de batterie. Ce sont les différences de nivellement qui nous les ont masqués.
Vers 18 heures, alors que le front se calme, un officier de Spahis, qui vient de la direction d'OCHES et se replie, dit à DE WOYNA (chef de la pièce directrice) : "Qu'est ce que vous faites là ? Il n'y a personne derrière moi !". La ligne de front est inconnue et celle-ci doit être en dents de scie.
Les pointes avancées de l'adversaire doivent se replier sur de nouvelles bases.
Le 1er groupe de 75 a dû tirer à zéro, avec des obus à balles pour défendre les positions au bois UCHON près de la côte 276. Les blindés du 6° G.R.D.I. sont parmi les canons, pour défendre cette crête, enjeu à l'ouest du front.

Le 24 mai, l'ennemi attaque de nouveau, la 3ème D.I.M. résiste très bien mais son effectif est très réduit. A ma batterie il manque 23% de son effectif.
En fin d'après-midi du 24, la 3ème D.I.M. est relevée par la 35ème D.I. L'artillerie quittera ses positions de SY en fin de soirée, pour de nouvelles positions, en appui de la 35ème D.I. jusqu'au 7 juin.



Nos adversaires appellent la bataille de STONNE le VERDUN de 40 et comparent ces combats, par leurs violences, à l'égal de ceux de MONTE-CASSINO et de STALINGRAD.
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