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LES IMPLICATIONS DIPLOMATIQUE.
L'état-major au cours de l'élaboration du PLAN R.I.P. se rend très bien compte des implications diplomatiques d'un bombardement des pétroles du Caucase.
Lors du conseil suprême du 28 mars 1940, le Général GAMELIN souligne qu'une opération navale en mer Noire ou aérienne contre le Caucase implique l'accord préalable de la Turquie. "Nous stipulons nettement que ces opérations ne peuvent se concevoir sans le concours, en tout cas l'assentiment des Turcs, puisqu'il s'agit pour nos sous-marins de traverser les détroits, pour nos avions de survoler leur territoire".
Le Général JAUNEAUD, commandant les forces aériennes dans l'Orient Méditerranée se rend à Ankara avec l'Air Marshall Mitchell afin d'obtenir des turcs l'autorisation de survoler leur territoire. Les autorités turques leur rappellent que le traité signé avec la France et la Grande-Bretagne ne prévoit pas d'attaque contre l'U.R.S.S. et ne cachent pas leur désapprobation à l'égard de ce projet de bombardement du Caucase.
La préparation du plan de bombardement nécessite aussi la mise en place d'un dispositif de couverture et de guet analogue à celle prévue en Turquie, en Iran et en Irak.
Le Général WEYGAND écrit alors au Général VUILLEMIN pour lui signaler qu'il n'existe aucun accord politique et de convention militaire avec l'Iran, aussi ne faut-il pas compter sur une coopération avec ce pays. Quant au gouvernement irakien ses sentiments sont plus favorables à l'Allemagne qu'aux alliés.
Le Général WEYGAND en conclut qu'il est "impossible et même inopportun d'entrer en pourparlers avec l'Iran et l'Irak afin d'obtenir l'accord du gouvernement de ces deux pays pour étendre sur leur territoire le dispositif de couverture prévue en Turquie" ... car "des démarches prématurées dans ces deux pays risqueraient donc fort de se retourner contre nous en donnant l'éveil à nos ennemis sur nos projets éventuels au Caucase".
Le conseil suprême lors de sa 8° réunion le 23 avril 1940 prend acte que des opérations aériennes contre le Caucase « entraîneraient une violation de la neutralité soit de la Turquie, soit de l’Iran » . Massigli de son côté avait proposé de ne pas poser la question du survol des avions alliés d’une façon officielle pour ne pas mettre dans l’embarras le gouvernement turc.
Il a d’ailleurs pris contact officieusement avec le ministre des affaires étrangères de Turquie.
Le Général GAMELIN propose de répondre au gouvernement turc que la France est prête à lui apporter une aide militaire en cas d’attaque soviétique : « en ce qui nous concerne, nous pouvons également lui assurer le concours d’unités aptes à se battre dans les montagnes d’Asie mineure, prélevées sur nos forces du Levant ». Ce n’est pas une aide de cette ampleur qui pouvait inciter les Turcs à se ranger aux côtés des alliés contre l’Union Soviétique. Dans cette affaire aucun des trois pays concernés : Turquie, Iran et Irak ne sont favorables à ce projet et ne prêteront leur concours. D’autre part l’attitude de l’Italie n’a pas été envisagée sérieusement.
L’état-major s’est lancé dans une opération sans se soucier des appuis diplomatiques ; les conséquences politiques d’une opération contre le pétrole du Caucase sont telles qu’elles dépassent ses compétences. Ce sont les plus hautes instances gouvernementales qui doivent prendre la décision. Nous allons voir quelles ont été dans cette affaire leurs attitudes.
LES CONDITIONS POLITIQUES
Le PLAN R.I.P. a été lancé sur l’ordre du président du conseil Edouard DALADIER. Sa mise au point n’a été possible qu’avec l’assentiment de son successeur, Paul REYNAUD, à partir du 22 mars 1940. Il semblerait que les responsables politique aient eu une attitude hésitante face à ce plan embarrassant à plus d’un titre. S’il correspond bien comme le note M. D’HOOP « à un anti-soviétisme assez largement répandu dans les milieux dirigeants français et anglais qui semblaient prendre d’un cœur léger la responsabilité de se mettre à son dos un ennemi de plus », Paul REYNAUD ne semble pas avoir toujours eu la même attitude sur cette question.
En effet trois jours à peine après son arrivée à la présidence du conseil il se déclare, dans une communication au gouvernement, prêt à assumer « la responsabilité d’une rupture avec l’U.R.S.S. » sans pour autant vouloir s’en faire un ennemi.
Concernant les opérations de bombardement sur Bakou, Paul REYNAUD écrit dans ses mémoires qu’il n’était pas question pour lui de faire basculer l’Union Soviétique dans le camp allemand. « Tout en faisant poursuivre les études techniques engagées depuis plusieurs mois, Neville CHAMBERLAIN et moi pensions que, si le seul résultat de l’opération devait être de nous mettre un ennemi de plus sur les bras, il serait évidemment fou d’y avoir recours ». Il semblerait bien que Paul REYNAUD ait voulu se servir de ce plan comme moyen de pression sur l’Union Soviétique afin qu’elle observe une neutralité plus stricte à l’égard de l’Allemagne.
Le témoignage de Paul de VILLUME corrobore cette interprétation. Lors des discussions du conseil suprême du mardi 23 avril 1940, Paul REYNAUD voulait utiliser la menace du PLAN R.I.P. comme moyen de pression contre l’U.R.S.S. puisqu’il aurait déclaré au cours de cette réunion à CHAMBERLAIN « la vulnérabilité des pétroles du Caucase nous donne un moyen d’exercer une pression sur elle ». CHAMBERLAIN semble être du même avis puisqu’il lui aurait répondu « La Russie toutefois connaît sa vulnérabilité et ignore que les alliés ne sont pas prêts. Une pression s’exerce déjà en fait sur elle ».
L'Union Soviétique est parfaitement consciente de la menace qui pèse sur la zone pétrolifère du Caucase, à tel point qu'elle a consulté des experts américains sur les risques d'un bombardement aérien. CHAMBERLAIN au cours de la même réunion insiste sur le fait que les alliés n'ont pas intérêt à entrer en guerre avec l'U.R.S.S. qui par ailleurs ne semble pas vouloir "se lier d'une façon complète avec le Reich".
Il semble que le pouvoir politique n'ait jamais eu l'intention de mettre en oeuvre ce plan de bombardement du pétrole du Caucase, éminement dangereux sur le plan diplomatique et surtout sur les conséquences de l'entrès en guerre de l'Union Soviétique aux côtés de l'Allemagne. Paul REYNAUD s'est rendu compte de la "folie" d'un tel projet. S'il n'a pas fait cesser immédiatement les travaux c'est uniquement pour laisser planer la menace d'un éventuel bombardement des zones pétrolifères du Caucase à l'égard de l'union Soviétique et l'obliger à adopter une attitude moins "coopérative" vis à vis de l'Allemagne. L'état-major de l'armée de l'air pendant ce temps mettait au point les techniques du bombardement du Caucase.
LES OBJECTIFS
Le 3° Bureau "opération" de l'armée de l'air établit pour le Général VUILLEMIN une liste des objectifs possibles en vue d'une attaque aérienne contre les pétroles soviétiques en février 1940. Le 25 mars, le Général VUILLEMIN dans une note pour le Général GAMELIN lui indique les objectifs possibles et les conditions générales d'exécution d'une opération contre le Caucase. Le Général VUILLEMIN explique que la production du pétrole au Caucase peut être attaquée à l'extraction, au stockage, au raffinage et enfin lors de son transport.
Près de 80% des puits de pétrole sont situés à Bakou. L'attaque des puits est abandonnée parce qu'il sont dispersés et surtout parce que des renseignement précis manquent. Les réservoirs de pétrole constituent un objectif commun aux raffineries puisqu'ils sont tous situés à leur proximité.
122 raffineries sont recensées dans le Caucase : 67 sont situées a Bakou (60% du raffinage effectué dans le Caucase), 43 à Groznyï (30% du raffinage) et 12 à Batoum (10% du raffinage).
Le transport du pétrole se fait pour moitié par la mer Caspienne à partir du port de Bakou; 25% du pétrole utilise la voie ferrée Bakou-Rostov sur le Don et les 25% restant par le pipeline et la voie ferrée Bakou-Batoum-Touapse.
Les centrales électriques de Bakou (100 000 kw), de Batoum (67 000 kw) et de Groznyï (25 000 kw) alimentant les installations pétrolières constituent aussi un objectif possible.
La diversité des objectifs : raffineries, réservoirs, voies ferrées, pipeline et leur dispersion géographique rendent impossible une attaque systématique de tous les objectifs à la fois. Le Général VUILLEMIN propose donc "d'obtenir d'emblée, par surprise, des destructions importantes et une désorganisation profonde de la production" et "dans un deuxième temps de poursuivre l'exécution systématique des destructions".
Pour cette raison l'attaque des raffineries et des réservoirs est retenue en priorité. En effet "en l'absence de photographies ou de plans détaillés des objectifs prévus ci-dessus, il n'est pas possible de calculer de façon précise les consommations précises de bombes nécessaires à la destruction de tous ces objectifs". Seule la destruction des raffineries a donné lieu à des calculs précis de l'état-major. Ceux ci sont basés sur les hypothèses suivantes :
a) chaque raffinerie représente une dimansion de 500 m sur 500m.
b) la destruction de chaque raffinerie est obtenue par deux bombes de 100kg dans chaque carré de 100 m de côté soit 50 bombes de 100 kg par raffinerie.
Si le bombardement est effectué à la vitesse de 250 km/h à une altitude de 5 000 m les probabilités pour une bombe d'atteindre l'objectif sont de 15%.
Si l'on applique ce coefficient il faut lancer 330 bombes sur une raffinerie pour que 50 tombent au but. Un groupe comprenant 13 avions (à supposer que 10 identifient et attaquent l'objectif avec 10 bombes chacun de 100 kg) devra effectuer trois missions.
La destruction des 122 raffineries demandera 366 sortie de groupes. Si l'on envisage l'emploi de 12 groupes à raison de trois missions par semaine, il faudra compter environ dix semaine pour détruire les raffineries du Caucase.
Les mêmes résultats peuvent aussi être obtenus par des attaques de nuit à une altitude de 2 000 m à la vitesse de 200 km/h. Il faut remarquer que ces calculs ne tienne pas compte de l'intervention de la chasse et de la D.C.A. soviétiques.
Ces calculs sont révisés lorsque l'état-major français reçoit des informations plus précises des Britanniques. Ainsi dans le compte rendu de sa liaison effectuée à londres, le Capitaine JOUANNET montre que si l'objectif principal est maintenu "les raffineries de Bakou paraissent constituer un objectif d'une importance et d'une vulnérabilité exceptionnelles".
Il s'est avéré à la lumière de nouveaux renseignements fournis par les Britanniques que les raffineries de Bakou étaient concentrées dans un rectangle de 3 500 m sur 800 au bord de la mer. Aussi en conclut-il que "les estimations de moyens nécessaires devraient être 6 à 8 fois plus faibles que celles faites initialement, en considérant les raffineries comme des objectifs distincts". Effectivement le Général VUILLEMIN dans une note adressée au Colonel chef de la mission A auprès de l'Air Ministry, écrit début mai qu'à la suite de renseignements plus précis, il a "été conduit à une estimation beaucoup plus favorable des moyens et des délais nécessaires à la destruction de ces raffineries".
Le Général VUILLEMIN est favorable à une attaque simultanée et par surprise des trois objectifs. Les Britanniques se chargeraient de Bakou et les Français de Groznyï et de Batoum. Dans une instruction personnelle et secrète qu'il adresse au Général JAUNEAUD, le 11 avril 1940, le Général VUILLEMIN fixe la durée des opérations de la première phase à 15 jours au cours de laquelle "le but à rechercher est d'obtenir d'emblée une désorganisation profonde de la production par l'attaque des distilleries".
Les groupes devront être engagés en totalité et à un rythme maximum. La seconde phase consistera à poursuivre les destructions qui n'auront pu être réalisées lors de la première phase et de harceler les tentatives de remises en état avec des moyens moindres.
La durée des opérations prévue initialement à deux mois et demi a donc été réduite à un mois avec des moyens plus faibles. Une étude critique des calculs de l'état-major montre que celui-ci était particulièrement optimiste dans ses prévisions. En effet, la répartition des bombes est aléatoire et ne se fait pas régulièrement dans des carrés de 100 m de côté. D'autre part les écarts de portée et de direction fixés respectivement à 210 et 240 m à partir d'une altitude de 5 000 m sont sous-estimés compte tenu de l'équipement rudimentaire de cette époque.
Enfin les effets des bombes de 50 et 100 kg sont relativement faibles, comparés à ceux des bombes utilisées par les anglo-américains à partir de 1943 contre l'Allemagne. On peut se poser des questions sur l'étendue des dégâts qu'auraient pu causer des projectiles de faible calibre. Il ne fait pas de doute que l'effet destructeur de ces bombes a été surestimé par l'état-major; il faut dire que l'aviation française ne les avait pas encore expérimentés sur des objectifs réels.

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